5 Mai 2005... 5h55...

Publié le par Kellmyn



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J'ouvre les yeux. Je le sais, il est 5h55. Tous les matins, je me réveille à 5h55... 5 minutes plus tard, mon réveil se met en marche sur Chérie.FM et j'entends une de ces chansons soporiphiques et pathétiquement romantiques que ma chère moitié affectionne si fort.

 
A partir de là, tout s'enchaîne. Le bisou faussement affectueux , son habituel "Bien dormi mon coeur?" suivi et peut-être même quelques fois précédé par mon"Oui mon ange, toujours quand je suis avec toi". Et puis, on cesse de faire semblant et on commence sa "vie". Chaussons, gilet, direction la salle de bains, arrosage du visage, observation de sa mine dans le miroir, soupir, direction la cuisine, sortie des 2 tasses et des 2 bols, mise en route de la cafetière, pose des paquets de céréales et de la brioche sur la table, puis... réveil des enfants. Johnathan et Jennifer... Comme les héros de l'Amour du risque même s'ils sont plus le résultats des risques de l'amour. Enceinte à 16ans, mariée à 16ans et 1/2... mère à 17... Je ne regrette pas... sans ça, je serais sans doute encore coincée chez mon père, et célibataire malgré moi à 28 ans. Là, j'ai un mari qui m'aime.. moins que les steaks et que Zidane, mais il m'aime quand même. Et puis, je suis chez moi et j'ai mes enfants... mes deux chefs d'oeuvre... mes petits trésors qui m'adorent et me trouvent géniale comme mère.


Quand j'ouvre la porte, je suis accueillie par la douce voix de ma fille

"Oh non pas toi, pas déjà... Maman tire-toi!"


... C'est fou comme je l'aime.
Tout est comme d'habitude. Je tire la couverture de Jennifer au pied de son lit, je m'attarde à regarder Johnathan qui fait mine de dormir. Je souris puis je le menace de brûler tous ses albums de Titeuf et... je continue de sourire... Je suis une bonne mère. Je me dois d'incarner la chaleur et la douceur. Il n'y prête pas attention, trop occupé à rouler en boule toutes les affaires que je lui avais soigneusement pliées et déposées sur sa table de nuit la veille. Il finit par se traîner vers la salle de bains... Il a toujours été le plus facile à gérer. Du côté de Jen, ça grogne toujours. Elle n'est pas comme son jumeau... Elle est plus comme moi. Plus entière. Moins apte à faire des concessions. Avec elle, inutile de discuter, je le sais. A 11 ans, elle fait déjà sa loi, du moins c'est ce qu'elle croit. Je me dirige vers la porte et je sens son regard sur ma nuque. La main sur la poignée, je stoppe mon geste et lui lance

"Dans 5 minutes, je te veux dans la salle de bains. Dans 15 minutes, je te veux dans la cuisine."


Je tourne la poignée, franchis le seuil et ajoute

"Et avec les vêtements que je t'ai sorti."


Quand je referme la porte, je la vois s'asseoir sur le bord de son lit en pestant. Comme chaque matin...

Je retourne dans la cuisine, mon cher et tendre est déjà installé devant sa tasse de café. Il écoute Chérie.FM... encore et toujours. Je déteste cette station. Je déteste tout ce qui se rapporte à cette station. Et ce matin, je déteste Tina Arena et son Aimer jusqu'à l'impossible... parce que c'est la chanson qui passe quand je verse mon café dans ma tasse Mickey. Je m'assois en face de lui et je l'entends prononcer de ce ton neutre qui le caractérise si bien:

   - "Il ne reste plus de brioche pour demain chérie"

   - "Il ne nous en reste pas un autre paquet dans le placard?" répondis-je du tac au tac
   - "Non, je ne crois pas"

   - "Je dois conduire les enfants à leur cours de sport ce soir, je n'aurais pas le temps de faire les courses." lachais-je l'air de rien en le guettant, le nez pointé entre les deux oreilles de Mickey.
   - "Moi non plus je pense"
   - "Je te prends une baguette en passant si tu veux"

Il soupire. Je sais ce que ça signifie.

Il se lève, boit une dernière gorgée, dépose sa tasse dans l'évier et dit en m'embrassant sur le front

"Fais comme tu veux ma chérie."


Je le déteste quand il fait ça. Quand il fait semblant de se préoccuper de ce que je fais, de ce que je vis tout en me faisant bien sentir que peu importe l'importance de mes taches, je me dois de toujours me plier en quatre pour lui... par amour... En fond sonore, Tina Arena s'epoumonne à soutenir qu'aimer jusqu'à l'impossible, c'est possible et plus elle le dit, plus je me dis que cette chanson, ce n'est vraiment que l'apologie de la niaiserie.

Jennifer trouble ma tranquilité d'esprit en pénétrant dans la cuisine. Elle s'assoit, je lui sers son bol de Miel Pops arrosé de chocolat chaud et avant d'enfourner sa première bouchée, elle me lance

"Elle est pourrie ta chanson"


... Qu'est-ce que je peux l'aimer cette gosse.
Je lui laisse le champ libre et passant devant sa chambre en me rendant à la salle de bains, je passe la tête dans l'entrebaillement de la porte pour lancer à Johnathan

"Va manger. Lache ton ordinteur Jona, il n'est que 6h30.. y'a personne sur msn à cette heure-ci".


Il pouffe, regarde l'écran, cherche une idée pour justifier sa présence devant la machine puis abandonne et l'éteint. Quand je sors de ma chambre avec mes vêtements sur le bras, il est attablé devant ses Cookies Crips et lit la composition de ces trucs qui flottent dans son bol de lait... Comme chaque matin...
Je rentre dans la salle de bains et commence mon brossage de dents. Comme tous les matins, l'homme de ma vie entre à moitié dans la pièce et me dit

"Bonne journée ma chérie. Montre-toi productive"


Je le regarde dans le miroir. Comme à chaque fois, il semble satisfait de sa blague de merde. Je ne réponds pas. Comme d'habitude. Il sort de la salle de bains, sort de la maison, sort de ma vie. Quand je finis moi aussi par sortir de la salle de bains, il est presque 7h. J'entends les enfants discuter dans leur chambre Ils sont sages, pour une fois. Je prend mon sac à main, ma sacoche, je vérifie que tout est bien éteint puis je vais les chercher. Ils sont prêts à prendre la route du collège. Comme tous les matins, je les dépose devant la grille, et je ne m'attarde pas trop pour ne pas leur "coller la honte". Ce matin, ils m'ont embrassée sans se faire prier. Je les regarde s'éloigner... ils se chamaillent un peu, puis une fois passée la grille, se séparent pour presque s'ignorer, chacun allant à sa vie.

 Je les regarde disparaître et il me vient à l'esprit une de ces phrases terriblement clichées que nous vendent les politiques au moment de leur campagne "Les enfants sont notre avenir... C'est d'eux que vient le changement". Ce matin, des choses ont changé et ce sont mes enfants qui m'en ont fait prendre conscience. J'aime ma famille. J'aime mon travail. J'aime mes amis. J'aime ma vie...

Un regard dans le rétroviseur pour remettre une de mes boucles brunes en place derrière mon oreille et je redémarre la voiture.
Comme chaque matin, klaxons et embouteillages sont de la partie... Comme chaque matin, je frôle le retard et je pénètre en trombe sur le parking de la société. J'attrape mon sac et ma sacoche, je claque la portière de la voiture, je verrouille ma portière. Avant que je n’ai le temps de faire un pas, j'entends le bruit de mon trousseau sur le sol. Pliant les genoux pour me baisser tout en prenant garde de ne pas froisser ma jupe, je ramasse les clés sur le sol dur et froid du parking. En remontant, une idée m'effleure, s'immisce et s'installe dans mon esprit... Un regard autour de moi et ça y'est... je le sais : Je n'aime plus ma famille. Je n'aime plus mon travail. Je n'aime plus mes amis... Je n'aime plus ma vie. Mes yeux se posent sur mes mains qui emprisonnent encore mes clés de voiture et ma folle idée devient une effrayante réalité... Ce matin, je n'irai pas travailler.


Ce soir, je ne rentrerai pas.

 

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Publié dans Ce que j'écris

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