Chronique d'un scandale
Vendredi 10 Mars, séance de 20h au UGC - Gobelins... Après une brève discussion, il a été décidé que le film de ce soir serait Chronique d'un scandale... Une affiche sombre, de nombreuses nominations aux Golden Globe ainsi qu'aux Oscars, des actrices jusqu'à présent appréciées et jugées talentueuses... Cela s'annonçait prometteur. Et nous n'avons pas été déçues. Ce film même s'il ne dure qu'une 1h30 parait interminable; on se demande quand tout cela va finir, quand ce cauchemar va enfin cesser, si on en sortira un jour... Et quand finalement on en réchappe, on regarde les autres différemment... On les guette, on les soupçonne, certains les craignent même un peu... Mais aucun, même s'il n'ose dire qu'il a aimé, se permettra de dire qu'il a trouvé ce film "Nul", ne serait-ce que pour le trouble qu'il a su faire naître en lui... Je m'explique.
L'histoire est celle de Sheba Hart (incarnée par Cate Blanchett), jeune mère de famille de 2 enfants, âgée d'une trentaine d'années qui pour échapper à sa vie de femme foyer et d'épouse dévouée et ennuyée décide de travailler comme professeur d'art dans un petit collège londonien.
Mais cette histoire est surtout celle de Barbara Corvett (incarnée par Judi Dench), personnage trouble, trouble mais inintéressant au premier abord, froid et pourtant passionné. Proche de la retraite, Barbara n'a que trois choses dans sa vie: sa chatte Portia, son emploi de professeur d'histoire et son journal intime, qu'elle tient patiemment depuis plus de trente ans. Du moins, telle est la situation avant l'arrivée de Sheba dans la vie de Barbara. D'abord collègues, ensuite amies, bien vite confidentes... les deux femmes construisent rapidement une relation intense, intime et destructrice car trop dépendante. Ce film est une histoire de secret... Barbara découvre le secret de Sheba... Sheba confie d'elle-même aussi une énorme partie de ses pensées les plus personnelles... De ses sentiments, de ses impressions sur tout... ses enfants, son mariage, sa famille, son métier, sa jeunesse, sa façon de vivre,... elle lui livre son être... Presque le mode d'emploi pour la comprendre... Et devant cette créature si prompte à se livrer à elle, comment Barbara ne peut-elle se croire son unique maîtresse?
Ce film pose également la question de la perception des relations et des liens qui peuvent exister entre différents individus. Comment savoir si l'on est pour l'autre ce qu'il est pour nous? Comment savoir quand l'intimité en vient à nuire à une relation? Quand il vaudrait mieux se taire? Parler à quelqu'un d'autre? Et dans ce cas, à qui et pourquoi? Offrons-nous aux autres ce dont ils ont besoin, ce dont nous croyons qu'ils ont besoin ou ce que nous avons besoin de leur offrir indépendamment d'eux-mêmes et de leurs sentiments? Le bien être que l'on ressent après s'être confié est bien la preuve qu'un soulagement nous est procuré à nous ouvrir à l'autre afin de se sentir plus "normal", plus accepté, plus compréhensible. On pense que s'il nous a écouté, entendu, compris et qu'il est toujours là avec nous, c'est que nous ne sommes pas si affreux que ça, pas si... anormal. Et puis, on se prend à lui avouer des choses qu'à soi-même on a même peine à dire... parce qu'on espère que l'autre se montre plus clément envers nous qu'on ne saurait l'être... On espère qu'il nous sauve, qu'il transforme nos hontes et nos péchés en quelque chose de pardonnable... Après tout, ne dit-on pas "Faute avouée, à moitié pardonnée"?
Mais agir ainsi, c'est conférer un ascendant à l'autre sur notre personne. Il n'est pas là pour nous juger (mais uniquement pour nous écouter)? Et pourtant, en attendons-nous autre chose? Je ne crois pas. On se refuse à l'admettre, mais en se confiant, on place notre ami en confesseur... C'est un privilège de se voir confier un secret... C'est un gage de sa valeur, une preuve de l'estime que l'on a pour lui... On lui donne les clés de notre... jardin secret. On en fait le gardien. On lui offre un pouvoir. En voyant les choses ainsi, il paraîtrait clair que dans cette relation de confession, de dépendance entre deux êtres, il y en ait un d'avantage... dépendant de l'autre. Mais reste à savoir lequel? Confesseur ou confessé? Celui qui se livre s'en trouve soulagé...Il se sent moins seul face à ses troubles, mais justement est-ce libérateur sur le long terme de savoir que quelqu'un d'autre SAIT? Qu'il pourrait parler de soi si intimement aux gens qu'il aurait choisi? Se pose ainsi le problème de la confiance. Les secrets augmentent-ils, affaiblissent-ils la confiance en deux êtres ou la transforment-ils en quelque chose de différent? La peur ou l'aveuglement... "Il sait tout de moi... Il pourrait tout dire, tout dévoiler, me faire tomber... Il a du pouvoir sur moi, c'est indéniable, mais... Non, il ne fera jamais ça. Je lui fais confiance presqu'autant qu'à moi-même... si ce n'est plus... Il ne me trahira pas..."
Celui qui écoute se sent honoré, important, puissant... Et en même temps, tellement seul et lesté. En effet, il ne porte plus seulement le poids de ses troubles, de ses humeurs, mais aussi ceux d'un autre. Il ne se pose plus seulement des questions sur lui-même... L'autre l'intéresse, l'inquiète, le navre, l'énerve, l'émeut... Ecouter l'autre, essayer de se mettre à sa place pour le comprendre, essayer de se mettre à sa place pour l'aider, le soutenir... parce qu'on s'en sent le devoir maintenant. Moins penser à soi, penser d'avantage à lui... C'est ça être un confesseur. C'est se perdre pour aider l'autre à mieux se trouver. Mais certains secrets, trop lourds, étouffent et nous font nous perdre de vue. On peut en venir à jalouser l'autre... "Je pense à lui et pendant que je me soucie de lui... Qui se soucie de moi?... Je ne suis pas seul quand il est là, mais une fois parti, quand je pense à tout ce qu'il m'a confié, je lui sacrifie mon temps et mes pensées... Je suis le seul à m'investir dans cette relation... C'est facile de se décharger l'esprit sur quelqu'un d'autre et de tourner les talons ensuite, mais serait-il là si j'avais besoin de me confier à mon tour?"
Je sais... Présenter comme cela, ça fait peur... Et c'est comme cela que le film le présente. A qui profite le fait de se confier? A la fin du film, la réponse à cette fausse question semble évidente. Néanmoins, je me montrerais plus nuancée pour ma part... Chacun étant unique, toutes les relations le sont également plus ou moins. Certaines personnes sont plus aptes à la confession que d'autre, certaines personnes personnes sont plus aptes à l'écoute que d'autre... C'est un fait... Il n'empêche, être un ami, c'est sentir quand cette tendance s'inverse... Quand celui qui écoute à besoin d'être plus qu'entendu: écouté... Et quand celui qui se confie est près à accepter une part de l'intimité de l'autre.
Tout ça pour dire... C'était un bon film!^^